Noémie LENOIR

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C’est en préparant et en visionnant le documentaire de Noémie Lenoir sur « La mode en Afrique » que je me suis rendue compte à quel point nous connaissions mal cette jeune femme. Loin des clichés du mannequin ou de l’actrice narcissique et centrée sur elle,  j’ai découvert une personne riche, généreuse, pétillante et emprunt d’une qualité rare : l’envie de transmettre!

Itw d’une femme qui sait donner la parole à ceux qui font l’histoire!

 

  • Vous avez réalisé un documentaire sur la mode Africaine dans lequel vous parcourez l’Afrique à la rencontre de fabricants, artisans, créateurs et artistes et dans lequel ils évoquent les difficultés à travailler en Afrique.
    Pourquoi avoir fait ce documentaire ? Cela part d’un besoin profond ou d’une proposition que l’on vous a faite ?

En réalité j’avais travaillé il y a 5 ans avec une amie au départ sur un projet de télé-réalité sur des mannequins africains. Mais je me suis vite rendue compte de la complexité au niveau de l’organisation et la mise en place du casting. Il n’y avait là-bas aucune structure adéquate, il fallait tout faire depuis le début, de la formation aux autorisations de papiers pour sortir du pays, cela aurait couté beaucoup trop d’argent et c’est en faisant toutes ces démarches que m’est venue l’idée de faire à la place un véritable documentaire sur la mode en Afrique !

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  • L’angle initial du documentaire est la mode en Afrique  mais finalement celui ci est beaucoup plus large, plus profond, et surtout très complet… on y croise de nombreux portraits : du simple chef d’entreprise aux tisseurs, créateurs, stylistes photographes, mannequins, on ressent votre volonté de montrer l’Afrique et ses ressources, de la source jusqu’à l’aboutissement du produit… l’Afrique et ses combats ? Pourquoi c’était si important pour vous ? Est-ce que pendant le tournage votre engouement s’est lui même décuplé ?  On vous sent parfois émue mais surtout très investie.

En fait, au début, je récupérais quelques informations par ci par là, mais je ne me rendais pas compte qu’il y avait un tel problème en Afrique . On n’aide pas le peuple à se lever, par exemple des usines entières de coton -qui reste la matière première la plus noble en Afrique, leur principale richesse- ferment et le coton est envoyé en Chine. Quand j’ai vu cela, que j’ai passé toute une journée à visiter les ruines de ces entreprises qui pourraient nourrir et faire prospérer tout un village on a tout de suite un œil plus compréhensif ! J’ai appris beaucoup lors de ce documentaire, notamment auprès des tisserands qui ont gardé leur valeur dans leur rapport aux choses,  leur authenticité et c’est bien pour cela que lorsque la production m’a demandé de prendre des stylistes français issue d’Afrique, j’ai refusé je voulais parler de celui qui habite là-bas, qui vit là-bas, qui se bat là-bas !

 

  • Est-ce vous qui avez décidé du synopsis du documentaire ? À savoir choisi vous même le casting, fait vous même les recherches  de ces protagonistes? Comme une vrai JRI ?

J’ai surtout beaucoup travaillé en amont avec mon amie Alexandra Heingal. C’est elle qui m’a parlé de ces profils à interviewer, on s’est vues toutes les deux, on a tout jeté sur une feuille de papier et cela nous a pris 8 mois ! J’ai aussi demandé de l’aide à ma meilleure amie Sonia Rolland qui avait fait le même exercice sur -l’après génocide- du Rwanda et qui avait trouvé une magnifique plume en la personne de Jean-Christoohe Syriac. Je l’ai supplié de m’aider à le contacter ! On s’est ensuite mis à deux Jean-Christophe et moi, sur l’écriture du documentaire, j’avais besoin de rester moi même d’avoir le ton juste qui d’ailleurs peut être parfois un peu mélancolique. Mais c’était important de l’avoir en tant que chef d’orchestre et je lui en suis particulièrement reconnaissante!

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  • Dans ce documentaire on sent votre volonté de nous faire découvrir, de nous plonger au sein de plusieurs mondes authentiques et passionnants et j’ai été surprise de voir des gens heureux qui travaillant énormément… à l’opposé des clichés que l’on peut avoir sur l’Afrique?  D’ailleurs l’un de vos protagonistes dit cette magnifique phrase «  on pense que le patrimoine africain a encore beaucoup de bonheur devant lui » ! Avez-vous été vous aussi étonnée lors du tournage ?  

Non j’ai déjà beaucoup voyagé en Afrique je savais à quel point les gens sont heureux, à quel point ils ont le sourire et savent se contenter de peu. C’est d’ailleurs ce genre de valeur que je voudrais transmettre à mes enfants, s’avoir trouver dans la nature des choses simples et les utiliser. Là-bas les mamans portent leurs bébés dans leurs bras tout en travaillant, quand nous arrivions pour tourner les gens rigolaient et continuaient de tisser,  même le drone qui filmait ne les impressionnaient pas très longtemps. Ce documentaire m’a énormément apporté d’ailleurs depuis je me suis mise à la méditation…

 

  • On découvre également tout un savoir faire que ce soit  celui de la matière première essentielle à la mode le coton, au métier de tissage ou de menuiserie. On voyage au rythme des petites entreprises qui ont une activité intense mais qui semblent toujours très archaïques et qui n’ont que trop peu de moyens. Comment avez vous vécu cette confrontation entre les deux mondes : celui du luxe et de la modernité que vous côtoyer à travers votre carrière internationale de mannequin et de cette immersion dans cette « atmosphère irréelle hors du temps » je vous cite ?

Je dirai que cette confrontation je la ressens un peu partout … même en Occident. J’aimerais bien d’ailleurs tourner une nouvelle version de ce documentaire en France, et montrer qu’il existe aussi de telles fractures et de telles inégalités quand au pouvoir d’achat ! Peu de monde peut s’acheter un sac à 1500 euros, la richesse c’est surtout de s’acheter un sac que l’on aime, pas un sac qui coute cher, vous ne trouvez pas ?

 

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  • Le plus de votre reportage, et je pense que ça va vous faire plaisir, c’est que l’on vous oublie complètement et que l’on apprend énormément de choses, notamment que l’Afrique souffre de recevoir trop de textile à pas cher et que du coup cela crée un écroulement de la production textile locale, on y apprend aussi que les Africains locaux achètent beaucoup plus ce qui vient d’ailleurs (exportations) plutôt que de consommer local ce qui affaiblit l’économie. Enfin et surtout que les politiciens n’ont pas l’air de réagir, aucune aide financière ou programme de développement ou de soutien ? Comment analysez vous cela ?

En réalité l’Afrique est la poubelle géante du monde et essentiellement en terme de textile. Les gens là-bas sont confrontés à une telle offre, ils achètent sur des marchés tous les vêtements que le monde leur envoie ! Ah oui, ce n’est pas gratuit contrairement à ce que toutes les ONG ou associations peuvent déclamer, ils paient leurs jeans … et de ce fait ils ne travaillent plus le textile et n’achètent pas local… Il faudrait que ce soit trié ou recyclé mais qu’on leur apprenne à fabriquer. Par exemple au niveau des cursus scolaires,  il n’y a aucune filiale technologique de fait il n’y plus de plombier, ou de maçon, tous ces métiers essentiels à l’économe interne d’un pays qui se construit et se développe sainement.

 

  • Au gré de votre périple vous piochez des idées, des vêtements pour ce que vous appelez le Shooting final entièrement MADE IN AFRICA, qui se déroulera d’ailleurs au Maroc ! C’était une façon de conclure votre travail, de le rendre concret ?  Avez vous bénéficié d’une quelconque aide ? Vous avez d’ailleurs demandé à des mannequins africains de défiler et pas vous, c’était important là encore de vous effacer ?

J’avais fais des photos mais toute seule le lendemain du shooting. Mon but était de montrer la mode Africaine et surtout celle de l’Afrique de l’Ouest je voulais mettre en avant ces plantes qui ont du mal à pousser dans leur pays, je ne voulais surtout pas me mettre en avant ! Par contre j’ai tout organisé, je n’ai bénéficié d’aucune aide d’aucune manière et d’ailleurs on dormait dans des petits hôtel vraiment très modestes … mais je l’ai voulu ainsi !mode-afrique-noemie-lenoir

 

  • Au cours du documentaire vos intervenants parlent d’une certaine concurrence entre toutes les Afriques.  D’une bataille. Il y a même cette phrase choc d’une des styliste que vous interviewez qui énonce «  L’Afrique .. n’existe pas …. il y a plusieurs Afriques ». Avez-vous vraiment ressenti ces écarts ?  

Personnellement pas vraiment, je reste une blanche là bas (rire), mais quand j’ai interviewé mes protagonistes, un peu plus. Ils parlent d’un temps où il n’y avait pas de frontières, où le Cameroun était la cuisine de l’Afrique globale … Mais aujourd’hui le paysage économique a drastiquement évolué, tout échange coute cher, il n’y a plus ces rapports interdépendants.

 

  • Vos héros se questionnent aussi beaucoup sur la légitimité et l’influence prédominante de la mode Africaine en occident et en Europe. Ils semblent s’accorder sur le fait que tout part de l’Afrique et que la mode ethnique qui a pris possession des podiums en est le plus bel exemple. Êtes-vous aussi catégorique ?

Non pas du tout ! On puise partout, en Asie ces derniers temps aussi. J’aurais pu faire ce documentaire sur un autre continent… aujourd’hui la mode est au black! Jean Paul Gaultier a mis en avant cette culture 2 fois en 40 ans .. c’est la mode depuis des films comme Black Panther, je dirais que j’ai surfé sur la vague … la mode est un phénomène, mais dans ce documentaire, je voulais parler de l’être humain, le noir, le peuple !

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  • Les intervenants semblent également très mitigés, partagés entre scepticisme, réalisme et optimiste euphorisant somme les jeunes talents du collectif de la capitale Sénégalaise « Les chats ne fument pas ».
    On ressent une véritable effervescence. Qu’est ce qu’il faudrait au monde pour réaliser cette niche incroyable de talents et de savoir-faire ?

Il faudrait déjà qu’en Afrique on arrête d’apprendre aux enfants que leur histoire débute à la colonisation. On les prive de leur histoire, de leurs racines. J’ai croisé des optimistes comme des plus pessimistes, mais tous s’accordent à croire en leur incroyable potentiel. Et puis il faudrait aussi s’attarder sur les réseaux sociaux qui font des ravages et qui renvoient une fausse image des jeunes africains qui s’exposent avec des sacs et des vêtements de marque… ce qui est à mille lieues de la réalité que j’ai vue !

 

  • On vous connaissait mannequin, actrice, ambassadrice aussi mais dans ce documentaire vous apparaissez naturelle, pas maquillée, très effacée, presque humble et pertinente mais surtout sereine. Est-ce que vous avez réalisé un virage dans votre carrière vers une nouvelle voie, celle du journalisme ou est ce que ce documentaire est juste une parenthèse essentielle et ponctuelle ?

Je respecte énormément les journalistes, je trouve leur métier complexe. Ce que je cherchais à faire ici était de gagner en crédibilité et en dignité… après ces 2 longues années de travail j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps… mais j’ai aussi rencontré une autre facette de moi-même et cela a été jouissif ! Nous avons tellement à apprendre à nos enfants… d’ailleurs depuis j’ai déjà en tête un autre projet… mais je le garde pour moi pour l’instant !

 

 

A voire absolument le documentaire de Noémie Lenoir

Sur France TV 5 Monde

 

 

Carine Dany

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